Celles et ceux qui se rappellent Tickets
puis de Teatro connaissent l’emplacement de cette nouvelle table puisqu’il
s’agit des mêmes locaux. C’est ici que le chef Paolo Casagrande qui est l’un
des chefs italiens les plus respectés de sa génération a décidé de se lancer
dans cette nouvelle proposition.
Mais il est surtout connu pour diriger les cuisines du restaurant Lasarte à Barcelone, créé par le grand chef basque Martín Berasategui. Il reste donc le
chef de cuisine (Head Chef). Le site officiel de Lasarte le présente toujours
comme responsable de la cuisine.
Sa cuisine est fortement influencée par ses
racines italiennes, la tradition basque de Martín Berasategui et les produits
méditerranéens, privilégiant notamment les produits de saison, les poissons et
fruits de mer, les légumes et produits méditerranéens, des sauces et jus très
travaillés avec une présentation élégante et contemporaine. Son approche
cherche généralement à conserver le goût propre du produit, tout en y ajoutant
une grande précision technique.
Osteria Condal est donc son nouveau
restaurant gastronomique situé sur l’Avinguda del Paral·lel 164, à Barcelone.
Il se présente comme une osteria contemporaine mêlant influences italiennes et
produit méditerranéen local, sous l’impulsion du chef Paolo Casagrande et du
chef exécutif Andrea Fiori. Mais soyons bien clair, même si le nom est
« Osteria » et que l’on mentionne l’Italie, il ne s’agit en aucun cas
d’un restaurant Italien.
Ce qui surprend a première vue c’est la
grandeur du restaurant car les anciens locaux n’étaient pas structurés de la
même manière. Un bar sur le côté droit et le restaurant à gauche.
L'endroit se veut chaleureux, élégant mais
décontracté et ne ressemble en rien à la structure des deux anciens
établissements. Les lumières
sont tamisées, des tables en bois, , une grande cuisine
centrale ouverte le long de laquelle l’on peut manger.
Des tons
terracotta, jaune, et vert pale et des formes organiques.
Le service est proche et convivial, avec
l'expérience d'une équipe issue de la haute gastronomie. L'idée est vraiment
celle d'une grande table italienne contemporaine où l'on vient pour manger,
boire et passer du temps ensemble, plutôt que pour vivre une expérience
gastronomique très codifiée. Notre serveur parlant même le français.
On peut bien entendu manger à la carte mais
le menu Frenesia tarifé a 70 EUR est une excellente approche car permet de
découvrir un certain nombre des plats à la carte qui seront tous plus créatifs
les uns que les autres. Menu remis dans une enveloppe à la fin du repas.
En amuse-bouche un très frais tartare de
petit légumes avec une espuma au piment jalapeno, beaucoup de fraicheur et de
légèreté, qui rappelle un peu les saveurs mexicaines.

Nous est amenée une exceptionnelle huile d’olive
de chez Origival. Origival est une jeune
entreprise (lancée il y a un peu plus d'un an) fondée par Aleix Sunyer, à Batea,
dans la Terra Alta (Catalogne, Espagne). Deux personnes sont à l'origine du
projet : Sunyer a créé une huile d'olive vierge extra premium et une gamme de
cosmétiques naturels haut de gamme, en s'associant à la journaliste madrilène
Vanessa Calderón. C'est une huile de "premier jet" (premier raig), un
produit exclusif car ces types d'olives n'existent pas ailleurs sur le marché —
un produit naturel et de circuit court (kilomètre zéro). Le champ expérimental
d'Origival, à Batea, réunit neuf variétés différentes d'oliviers, issues d'un
projet de l'entreprise Agromillora. Certaines sont identifiées, notamment l'arbosana
et l'oliana, tandis que d'autres sont des variétés expérimentales et des clones
qui faisaient l'objet d'une étude de productivité. Ici l'huile est extraite en
une seule mouture, stockée en cuves d'acier inoxydable, et n'est pas filtrée
afin de préserver arômes et essences. Il s’agit de Koroneiki monovariétal, une
variété d’origine grecque adaptée à Batea, en Terra Alta. Fruité vert avec
caractère : amertume brève et épicée moyenne, équilibré. Un prix décerné lors
des Millors Olis d’Oliva Verge Extra de Catalunya 2024 (Generalitat de
Catalunya), catégorie petits producteurs.

Les pains “maison” sont fantastiques, la
foccacia est probablement la meilleure mangée à Barcelone et de loin!

Première magnifique entrée avec un tartare
de calamar façon carbonara à base de calamar, guanciale, jaune d'œuf, pecorino…
C'est un plat astucieux, dans l'esprit du « clin d'œil » culinaire très en
vogue en ce moment, reprendre les codes d'un classique italien (la carbonara)
et les transposer dans un registre cru/marin. Le calamar cru en tartare coupé en très fins morceaux
a une texture douce et légèrement élastique, assez neutre en goût et est un bon
support pour recevoir une sauce riche, un peu comme les pâtes de la carbonara
originale. Le jaune d'œuf cru joue
exactement le même rôle que dans la vraie carbonara : il enrobe, apporte de
l'onctuosité et lie l'ensemble sans cuisson. Le pecorino apporte le salé/umami piquant
caractéristique, et se marie bien avec la douceur iodée du calamar. Le guanciale,
en général légèrement rissolé puis refroidi est travaillé en brisures et,
apporte le croquant et le gras qui manquerait sinon à un tartare.

Pour suivre un Guajada de mais aux
crevettes mantis et salicornes. Le mot espagnol
cuajada signifie
littéralement « caillé » ou « pris/figé », et désigne une préparation crémeuse
et légèrement gélifiée, un peu comme un flan salé ou une crème prise sans être
ferme. Appliquée au maïs, cela donne une crème onctueuse de maïs, mixée puis
parfois légèrement liée servie froide ou tiède, en fond d’assiette, un procédé
très utilisé en cuisine moderne espagnole et sud-américaine pour donner du
corps et de la douceur sans lourdeur. On y trouvera des crevettes mantis (aussi
appelées cigales de mer ou squilles) : un crustacé à la chair fine, légèrement
sucrée, plus délicate que la crevette classique, et de la salicorne qui apporte
du croquant et une note iodée franche, en contraste avec le moelleux de la
crème de maïs.

D’impressionnantes linguine aux palourdes
et pil-pil de tomate. Un classique italien : pâtes longues et fines, palourdes
ouvertes à la poêle avec ail, huile d'olive, piment et vin blanc, puis
mélangées aux pâtes avec un peu de leur jus de cuisson nacré, du persil frais
et parfois un filet de citron. Mais ceci est incorporé à un pil-pil de tomate. Le
« pil-pil » est une technique basque traditionnelle (on la connaît surtout via
la
morue au pil-pil) : on émulsionne à froid ou à faible chaleur de
l'huile d'olive avec la gélatine naturelle relâchée par le poisson (ou ici, par
la tomate), en remuant sans cesse la casserole d'un mouvement circulaire,
jusqu'à obtenir une sauce onctueuse, presque une mayonnaise chaude, sans œuf ni
liant ajouté juste l'émulsion huile/jus. Appliqué à l’eau de tomate, cela donne une sauce émulsionnée, plus soyeuse et
brillante qu'un coulis classique, concentrée en goût, qui nappe plutôt qu'elle
ne noie. Un peu de poutargue sur le dessus.
Le plat suivant pourrait être trouvé
ailleurs, en tout cas le pigeon mais pas dans ce type de préparation qui est d’une
grande originalité, un pigeon au charbon, poivron et abricot. Le pigeon
(souvent le pigeonneau, plus tendre) est une viande rouge délicate, au goût
prononcé mais fin, qui se prête très bien à la cuisson au charbon de bois : la
chaleur vive et directe permet de saisir la peau pour la rendre croustillante
tout en gardant la chair rosée, presque saignante à cœur — c'est d'ailleurs la
cuisson classique pour ce gibier noble. Le charbon apporte en plus une note
fumée qui complète naturellement le goût giboyeux de la viande, sans le
masquer. Le poivron grillé ou rôti semble être un piquillo qui apporte une douceur légèrement
caramélisée et une note fumée supplémentaire, en écho au charbon. La purée d’abricot
par son acidité tranche le gras et le côté sanguin de la viande, son sucré
naturel crée un vrai contraste avec le fumé du charbon. On aura ajouté pour
compléter un magnifique demiglacé au milieu de l’assiette. Le pigeon cuit a la
perfection.


Puis les desserts avec un sorbet de shiso
vert, matcha et sake. On décèlera également un peu de menthe, une crème citronnée
et gâteau éponge. Un dessert avec trois ingrédients japonais qui jouent tous
sur des registres proches (végétal, herbacé, légèrement amer) mais avec des
nuances bien distinctes.
Le dessert probablement déjà devenu « signature »
avec leur Tiramisù “airbag”, une interprétation très ludique du dessert italien.
C'est typiquement le genre d'appellation qu'on trouve en cuisine créative: on
garde tous les codes gustatifs du tiramisù (café, mascarpone, cacao, marsala)
mais on transforme radicalement la texture et la présentation pour surprendre en
cassant l'aspect « brique de crème » traditionnel au profit de quelque chose de
beaucoup plus léger en bouche, voire spectaculaire visuellement (un dressage
qui « gonfle » dans l'assiette ou qui se dégonfle en piquant la mousse, jouant
littéralement sur l'image de l'airbag).

C'est un clin d'œil malicieux, dans
l'esprit des desserts qui misent sur l'effet de surprise et la déconstruction
technique d'un classique plutôt que sur l'innovation gustative pure, le défi
principal étant de conserver l'équilibre café/mascarpone/cacao malgré
l'allègement extrême de la texture, qui peut parfois diluer les saveurs si le
foisonnement est trop poussé.
Puis quelques très bons p
etits fours à base de
chocolat et fruits de la passion.
Un magnifique Suané Rioja qui est produit
par les Bodegas Alonso y Pedrajo à Villalba de Rioja. Un assemblage de Viura
(vignes de plus de 70 ans, cultivées à 615 m d'altitude) et de Sauvignon Blanc
(vignes plus jeunes, à 580 m). Une robe jaune ambré à reflets dorés ; nez de
fleurs blanches délicates, zeste d'agrumes, tarte aux pommes et légères épices
; bouche fraîche et vive, avec des notes d'ananas vert et de melon, et une
finale persistante.

Un magnifique repas où nous avons la
technique d'un restaurant gastronomique, mais l'esprit d'une osteria. C'est
précisément ce que Casagrande cherche à faire : une cuisine de haut niveau sans
la pression ni le formalisme du monde gastronomique. Les recettes italiennes
servent de point de départ, mais les produits sont largement locaux et
catalans. La cuisine cherche à être généreuse, lisible et conviviale, plutôt
qu'à donner l'impression d'un restaurant gastronomique formel. Il y a donc
beaucoup plus de créativité qu'une simple osteria de quartier, mais sans le
cérémonial d'un trois-étoiles. Pour les amateurs de bonnes tables à Barcelone,
cela semble être l’une des ouvertures les plus intéressantes du moment,
notamment si vous appréciez les restaurants de cuisine d’auteur méditerranéenne
avec une forte identité italienne.