Probablement l’une des adresses les plus
intéressante d’Oaxaca. La Cocina de Humo est une adresse spéciale car encore
plus orientée vers la transmission des techniques ancestrales et la cuisson au
feu de bois que d’autres établissements. On y va davantage pour une immersion
culturelle et gastronomique que pour une cuisine créative contemporaine.
Ce n'est pas un restaurant traditionnel à
la carte comme les autres tables chez qui je suis allé. La chef Thalía Barrios,
originaire de San Mateo Yucutindoó, y propose une expérience centrée sur la
cuisine familiale oaxaquène préparée sur foyers à bois, comales et poteries en
terre cuite.
San Mateo Yucutindoó est une petite
communauté de montagne de la Sierra Sur, loin des circuits touristiques
habituels. C'est précisément cette origine qui distingue la cuisine de Thalía
de nombreuses tables du centre d'Oaxaca : on y retrouve davantage la cuisine
quotidienne des villages de montagne que la version urbaine et sophistiquée de
la gastronomie oaxaquène.
Ce n'est pas un restaurant où l'on passe à
l'improviste car situé dans un coin un peu cache de Oaxaca que l’on peut
rejoindre a pied si on est dans le centre ou alors en taxi. L'établissement
fonctionne surtout sur réservation pour ses expériences culinaires et
recommande de réserver à l'avance.
Le quartier autour du restaurant est l'un
des plus intéressants de la ville pour se promener. Vous y trouverez des rues
rectilignes bordées de maisons coloniales aux façades colorées, des patios
cachés derrière de grands portails en bois, de petites galeries, des cafés et
plusieurs bâtiments en pierre volcanique typiques d'Oaxaca. On est dans une
partie du centre qui reste animée mais généralement plus calme que les abords
immédiats du Zócalo.
L'arrivée à La Cocina de Humo fait partie
de l’expérience : le restaurant est installé dans une maison traditionnelle du
centre historique et il faut vraiment arriver avant l’heure car le repas est un
peu une sorte de cérémonie ! Vous frapperez à la porte, serez accueilli et patienterez
jusqu’à ce que toutes les personnes soient arrivées. Le repas étant orchestra a
des heures bien précises.
Dans un passage, quelques chaises, une
première expérience avec un comal et de diverses poteries. L’un des éléments
marquants de La Cocina de Humo est justement la présence d'un comal
traditionnel chauffé au feu de bois dans l'espace de cuisine ouvert, visible
dès l'arrivée ou très rapidement après l'entrée. Le restaurant met en scène une
véritable « cocina de humo » avec foyer, ustensiles en argile, adobe et
comales, afin de recréer l'ambiance des cuisines rurales de la Sierra Sur
d'Oaxaca. Littéralement,« cocina de humo » signifie « cuisine de fumée » ou «
cuisine enfumée ».
Le restaurant utilise des pièces en argile
dans sa cuisine traditionnelle et possède également une petite boutique de
céramiques en terre cuite provenant de différentes communautés rurales d'Oaxaca.
Partout également de magnifiques bouquets
de fleurs.
Un premier cuisinier vous attend dans ce
passage et vous servira en guise de bienvenue une soupe chaude de légumes pour
patienter.
Ensuite vous serez accompagné a votre table mais vous arrêterez a deux postes pour d’abord choisir quelques fruits de saison. Cela évoque une tradition mexicaine très répandue consistant à assaisonner les fruits avec du piment moulu (chile), du sel, parfois du sucre de canne, parfois de la cannelle et parfois quelques gouttes de citron vert. C'est une approche très oaxaquénienne de l'hospitalité : au lieu d'un amuse-bouche sophistiqué, on vous présente simplement les fruits du moment, découpés devant vous ou apportés à table, avec quelques épices pour éveiller le palais. Cela donne immédiatement le ton du repas : saisonnalité, produits locaux et simplicité apparente.
On vous servira ensuite un « Tetelconchijugo
de agave papalometl con quelite cayul » (ou une orthographe proche, les
menus oaxaquéniens utilisent souvent des termes indigènes peu standardisés).
Beaucoup de ces mots viennent du zapotèque, du mixtèque ou du nahuatl, et une
ou deux lettres peuvent complètement changer le sens. L’agave papalometl est une variété d'agave
utilisée localement. Papalometl vient du nahuatl et signifie « papillon
» (papalotl). Certaines communautés donnent ce nom à des agaves
sauvages. Le quelite est un terme
générique mexicain pour les herbes sauvages comestibles. Ce peut être du
chepil, du quintonil, de l'amarante sauvage, etc. Puis cayul est probablement le nom local d'un
quelite ou d'une plante régionale spécifique de la Sierra Sur d'Oaxaca. C’est
une préparation traditionnelle ou une création inspirée de boissons rurales à
base d'agave et de plantes sauvages locales, une boisson trouble, couleur crème
à beige clair ou légèrement verdâtre avec une texture plus dense qu'une agua
fresca mais moins épaisse qu'un atole, des notes végétales et herbacées
provenant du quelite et une douceur discrète apportée par l'agave. Le terme
agave papalometl suggère que l'agave lui-même est utilisé comme ingrédient
aromatique, et non distillé comme dans le mezcal. On est donc probablement plus
proche d'une boisson de terroir que d'un alcool.
La particularité de ce repas est que ce
n’est pas un repas en commun mais les convives sont invités dans différentes
salles où vous pouvez vous retrouver en petit comité, je crois entre 2 et 8
personnes avec un chef et son commis alloué à la table. Dans cette salle se
trouve une cuisine avec un comal ainsi que tous les ingrédients, la vaisselle
et instruments de cuisine.
Il faut réaliser que le cuisinier vous
expliquera à chaque étape ce qu’il fait, l’origine des produits, les
associations, les techniques utilisées ; l’histoire de la recette. C’est un vrai spectacle a chaque assiette. On
apprend qu’il y a 5 à 6 cuisiniers dans ce restaurant et qui réalisent de 2 à 3
services par jour.
En été, les tables se trouvent également
dans la grande cour, ou encore dans un espace plus grand, mais ce soir c’est
dans les cuisines que l’on mange.
Avant de s’installer, une présentation des produits de cette soirée avec entre autres l’impressionnante sélection de types de maïs et haricots.
Les étagères de vaisselle un peu partout
dans les salles.
Le cuisinier du soit étant un certain
Carlos Garcia qui fût particulièrement professionnel et attentionné, avec un
parfait anglais. Nous étions quatre personnes avec deux américains, ce qui
explique l’utilisation de l’anglais.
Tous les ingrédients sont visibles sur les
plans de travail, cela sera vraiment un incroyable et magnifique spectacle.
Pots en terre, vaisselle, mortiers, les grosses pierres utilisées pour broyer
et pétrir la pâte de maïs (nixtamal) qui s'appellent généralement des metates.
Ce sont de grandes pierres légèrement concaves généralement taillée dans de la
roche volcanique (basalte) ou de la pierre poreuse sur laquelle on broie le
maïs à l'aide d'une pierre cylindrique appelée mano ou metlapil. Avant
l'arrivée des moulins mécaniques, toute la pâte des tortillas était préparée
ainsi. Dans de nombreux villages d'Oaxaca, on utilise encore le metate pour
certaines préparations traditionnelles, car il donne une texture plus fine et
un goût considéré comme supérieur.
Autre
boisson avec un « Tepache : pina fermantada
con clavo, anis, pimeienta y jamaica ». C’est un tepache artisanal avec de
l’ananas qui est de l’ananas fermenté naturellement pendant quelques jours, du
clou de girofle, de l’anis, du poivre, souvent poivre noir ou poivre de la
Jamaïque selon la recette et de la fleur d'hibiscus séchée (flor de jamaica),
très utilisée au Mexique. Le résultat est une boisson légèrement pétillante,
faiblement alcoolisée (souvent moins de 1 à 2 %, parfois quasiment sans
alcool), acidulée et rafraîchissante, avec des notes d'ananas mûr, d'épices
douces et d'hibiscus.
Une « Sopa de calabacitas con chepil y
elote “ qui est un plat très représentatif de la cuisine traditionnelle
oaxaquénienne a base de petites courgettes mexicaines, de chepil (chepiche) qui
sont des herbes aromatiques emblématiques d'Oaxaca, au goût légèrement végétal,
entre l'anis doux, le cresson et les petits pois, puis du maïs frais en épis, récolté jeune.
Concrètement, un bouillon léger dans lequel nagent des dés de courgette, des
grains de maïs tendre et du chepil. Ce n'est pas une soupe crémeuse à
l'européenne mais plutôt une soupe paysanne qui met en valeur les saveurs des
légumes. L'ensemble est généralement délicat, très frais, avec la douceur du
maïs qui équilibre le caractère herbacé du chepil.
Pour quelqu'un qui découvre la cuisine d'Oaxaca, c'est souvent une excellente entrée car elle permet de goûter deux ingrédients fondamentaux de la region, le maïs frais (elote) et le chepil, l'une des herbes les plus utilisées dans les tamales et les soupes traditionnelles.
Carlos préparera ensuite une de ces salsa
roja pour accompagner le “Taco dorado relleno de papa y queso en salsa roja de
molcajete y ensalada de nopales”. Une tortilla de maïs pliée et frite jusqu'à
devenir croustillante et dorée garnie d'une purée de pommes de terre et de
fromage.
Sur le dessus une sauce rouge préparée
traditionnellement dans un molcajete (mortier en pierre volcanique),
généralement avec tomates, piments, ail et oignon grillés. Ensuite la salade de
nopales, les raquettes du figuier de Barbarie, coupées en lanières et
assaisonnées avec oignon, coriandre, piment et parfois fromage frais.
Plat très représentatif de la cuisine
populaire oaxaquénienne : peu d'ingrédients, beaucoup de technique, avec le
goût fumé du comal et de la cuisson au bois. C'est un plat simple mais très
typique, où la qualité du maïs, de la salsa et des nopales est essentielle.
Ensuite un fabuleux “ Tamal de masa cocida,
salsa verde, gallina y verdolagas».
Tamal préparé avec une pâte de maïs nixtamalisé cuite à la vapeur dans
une feuille (maïs ou bananier selon la région). La sauce verte à base de tomatillos et de piments
verts. Puis de la poule, dont la chair est généralement plus ferme et plus
savoureuse qu'un poulet d'élevage industriel. Le Verdolagas est le pourpier,
une plante sauvage légèrement acidulée, très utilisée dans la cuisine
traditionnelle mexicaine. Le résultat est un plat très rural et très
oaxaquénien : la douceur du maïs du tamal, la richesse du bouillon de gallina,
l'acidité fraîche de la salsa verde et la note végétale du pourpier. Les
verdolagas ont un goût qui rappelle un peu à la fois l'oseille, les épinards et
le cresson, avec une légère touche citronnée.
Nous continuons avec un “Tasajo a la
mexicana accompanado de arroz rojo”. Ce
sont de fines tranches de bœuf salées puis séchées légèrement à l'air.
Contrairement au jerky nord-américain, il reste tendre et est généralement
grillé juste avant le service, préparé avec les couleurs du drapeau mexicain :
rouge : tomate, blanc : oignon et vert : piment vert et/ou coriandre. Le riz
cuit dans un bouillon de tomate avec ail et oignon, parfois enrichi de légumes.
Dans l'assiette, on a donc du tasajo grillé puis sauté avec tomate, oignon et
piment, servi avec un riz rouge parfumé. À Oaxaca, le tasajo possède une saveur
particulière : le bœuf est salé mais reste souple, puis passe souvent sur le
comal ou une grille au feu de bois.
Les tortillas sont préparée à l’instant sur
le metate et je peux vous affirmer que je n’avais jamais mange d’aussi bonnes
tortillas, fines, souples et parfumées.
Accompagne de “Frijoles negros guisados con
ejote de milpa y quesadilla con epazote”.Hharicots noirs mijotés lentement,
souvent dans une marmite en terre svec des haricots verts provenant de la milpa,
le système agricole traditionnel mexicain où poussent ensemble maïs, haricots,
courges et plantes sauvages. Ces ejotes sont souvent plus fins et plus parfumés
que les haricots verts standards. Une tortilla de maïs garnie de fromage
fondant et d'epazote, une herbe aromatique mexicaine très caractéristique.
Ensuite un “Pozole Mixteco con gallina de
rancho”. C’est une soupe ou ragoût à
base de maïs cacahuazintle nixtamalisé, dont les grains éclatent et prennent
une texture tendre et légèrement croquants. Mixteco fait référence à la région
de la Mixteca, vaste territoire montagneux d'Oaxaca, Puebla et Guerrero. De la poule
élevée en plein air, à croissance lente, avec une chair plus ferme et un goût
plus prononcé qu'un poulet standard. Contrairement au pozole rouge de Jalisco
ou au pozole vert de Guerrero, un pozole mixteco peut être beaucoup plus sobre
et centré sur la qualité du maïs et du bouillon. La profondeur du goût vient
alors du long mijotage de la gallina et du maïs plutôt que d'une abondance
d'épice.
Puis un « Machucada de pepita, chiles secos,
jitomate riñón y miltomate ». C'est l'un des plats les plus traditionnels
et les moins connus du repas. Machucada signifie littéralement « écrasée » ou «
pilée ». Le nom décrit la technique : les ingrédients sont broyés ensemble dans
un mortier. Des graines de courge grilles,
des piments séchés. Les Jitomate riñón sont une variété ancienne de
tomate, souvent plus charnue et parfumée. Des tomatillos sauvages ou petites
tomate vertes apparentée au tomatillo.
Le résultat ressemble à une salsa épaisse ou à une pâte rustique. Les graines de courge apportent une texture crémeuse et un goût de noisette, tandis que les piments, la tomate rouge et le miltomate apportent profondeur, acidité et fraîcheur.
Dans la logique de cette préparation c’est
presque un résumé de la cuisine oaxaquénienne traditionnelle : graines de
courge (un ingrédient préhispanique majeur), piments séchés, tomates locales,
préparation au mortier plutôt qu'au mixeur. C'est le genre de plat qui paraît
très simple mais qui raconte plusieurs siècles d'histoire culinaire
mésoaméricaine.
Le dessert, un “Mole de frutas con durazno asado”. Pêche rôtie ou grillée, souvent directement sur le comal ou près des braises.
Et un “Pastel de très leches con pixtle y mamey ». Une génoise imbibée d'un mélange de trois
laits (généralement lait concentré sucré, lait évaporé et crème ou lait
entier). C'est un classique de toute l'Amérique latine. Le mamey qui est fruit
tropical à chair orangée saumonée, très populaire au Mexique. Son goût évoque
un mélange de patate douce, d'abricot, de potiron et d'amande. Le pixtle amande extraite du noyau du mamey. Une fois
torréfiée et moulue, elle développe des arômes rappelant l'amande amère, le
noyau d'abricot et parfois une légère note de massepain. Le contraste est
particulièrement intéressant : le gâteau tres leches est très moelleux et
lacté, tandis que le pixtle apporte une profondeur aromatique et une légère
amertume qui équilibre la douceur.
Dernière boisson avec un « Pacontle
bebida fria elaborada con cacao, canela y quelite cocchmecatt ». Une boisson
froide à base de cacao, souvent moulu de façon artisanale comme pour les
boissons préhispaniques oaxaquéniennes, de cannelle, un quelite (herbe sauvage
comestible) dont le nom local est cochmecatl ou une orthographe proche.
Les noms des quelites varient énormément selon les régions et les langues
indigènes. Dans l'esprit gustatif, imaginez quelque chose entre une eau de
cacao très légère, un chocolat froid non sucré ou peu sucré, une infusion végétale
aromatique. À Oaxaca, le cacao est souvent utilisé dans des boissons qui ne
ressemblent pas du tout au chocolat chaud européen. Elles peuvent être plus
herbacées, moins sucrées et davantage axées sur les saveurs du terroir. Le fait
d'ajouter un quelite est très caractéristique de la démarche de La Cocina de
Humo, qui met en valeur des plantes sauvages et des ingrédients traditionnels
de la Sierra Sur.
Une experience bien entendu mémorable où il
faut accepter le principe : on ne choisit pas ses plats, on se laisse guider
par ce que la cuisine prépare ce jour-là car c’est un menu dégustation saisonnier
sans carte fixe qui change fréquemment. Les convives reçoivent une succession
de plats décidés par la cuisine, boissons traditionnelles sont incluses. Les
ingrédients proviennent en grande partie de San Mateo Yucutindoó et d'autres
communautés d'Oaxaca. Si vous recherchez
des piments rares, des sauces complexes, des tortillas artisanales et une
cuisine très enracinée dans le terroir, La Cocina de Humo est probablement
l'une des expériences les plus authentiques de la ville. Le principe se
rapproche davantage d'un omakase oaxaquén rural que d'un restaurant
gastronomique classique.