Aürt ne m’avais pas forcément convaincu lors
de ma visite dans cet hôtel de Poblenou mais lorsqu’Artur Martinez décida d’ouvrir
ce Trü, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de différent dans le concept
et je fût plus qu’emballé par ma première visite. Une cuisine que lui qualifie de
catalane contemporaine, très méditerranéenne, centrée sur les produits locaux,
les techniques ancestrales revisitées, et des petits plats à partager.
Une “cuisine catalane contemporaine” n’est
pas un slogan marketing : c’est un vrai courant culinaire né à Barcelone et en
Catalogne depuis les années 2000, porté par des chefs comme Artur Martínez, Carles
Abellán, Albert Adrià, Jordi Vilà, Nandu Jubany, etc.
C’est une cuisine profondément catalane,
mais réinterprétée avec les codes modernes : précision, saisonnalité,
techniques actuelles (cuisson à basse température, fermentation légère,
grillades précises, dressages épurés, etc.…), des formats à partager (influence
tapas mais plus gastronomique), et une esthétique plus légère.
Puis également, des Influences
méditerranéennes élargies avec des touches italiennes, françaises, maghrébines,
l’utilisation d’agrumes, herbes, huile d’olive premium et par exemple les poissons
locaux travaillés de manière plus fine.
J’adore ce restaurant, mais cela dit…
commençons par un point négatif…Une réservation par internet...eh bien ne vous donne
pas l’assurance d’avoir une belle table par exemple pour 4 personnes. Ce fût
une lutte à l’accueil pour me plaindre et que je ne voulais pas me retrouver
assis sur les petites tables de l’entrée en contrebas, collées l’une a l’autre
avec peu de passage… C’est comme si on pénalisait celles et ceux qui réservent
sur des sites ou « qui ne sont pas des copains » …du patron…Peut-être que
je me trompe…Toujours est-il qu’après quelques échanges tendus, nous sommes
placés à une table que je qualifierai de normale, celles le long du mur avec
une grande banquette… Vous serez prévenus.
On peut également manger au bar mais c’est
préférable lorsque vous êtes seul ou deux personnes.
À la tête de Trü se trouve le noyau dur
d’Aürt : Pol Ruiz et Marc Cano en tant que chefs et partenaires d’Artur
Martínez ; le chef Xavi Romero et le sommelier Xavi Jiménez.
La carte change donc au fil des saison et
est toujours exceptionnelle. Pour commencer leur pain au levain nature avec une
fermentation lente. Il a une croûte très croustillante, mie humide et élastique.
Servi chaud. Pensé pour accompagner les sauces et jus des plats (capipota,
romesco, almadroc…). Le pain n’est pas un “accompagnement”, c’est un élément de
la cuisine catalane : il sert à goûter les sauces, les jus, les fonds, les
picadas. On l’accompagne de la variante du romesco classique (amandes + ail +
huile + piment + tomate) par une version verte plus fraîche, plus végétale à
base herbes, amandes et huile d’olive. Il me semble que la seconde sauce était
un blanc-manger.
Comme première entrée, des tranches de Presa
ibérique maturées et affinées, accompagnées d’un praliné de cèpes et de pignons.
La presa ibérique est l’un des trois morceaux les plus nobles du porc ibérique
(avec la pluma et le secreto), Située entre l’épaule et le cou, très persillée
avec une texture presque beurrée, un goût de noisette, typique du porc nourri
aux glands. Tranchée finement, comme un jambon premium. Les pignons apportent
le gras, le côté praline, les cèpes apportent le côté forestier, profond, umami
et la presa maturée apporte le côté charcuterie noble.
Ensuite les poivrons verts et leur
émulsion, piparra fumés et morue. En cuisine catalane contemporaine, “amb la
seva” signifie : le produit est servi avec sa propre sauce, son propre jus, sa
propre garniture, ou un élément dérivé de lui-même. Ce sont donc des poivrons
verts grillés ou rôtis dont la peau a été retiree. Puis une partie de la chair a
été mixée pour faire une salsa de pebrot verd. Assaisonnée avec de l’huile d’olive catalane, un peu de
vinaigre doux, du sel et peut-être un peu de piment doux ou d’ail. Le poivron
entier ou en lamelles est servi avec sa propre sauce, très concentrée et ces piparras
vinaigrés fumés.
Une fantastique salade de thon blanc mariné et sauce aux poivrons rouges en escalivada. Le thon blanc mariné reste cru, fondant, citronné. Les poivrons en escalivada apportent le goût fumé catalan. La sauce rouge avec pimentón donne la profondeur, la douceur, et le côté méditerranéen. Quelques pickles sur le dessus avec des câpres. C’est un plat léger, propre, ultra parfumé.
Etonnantes brochettes de joues de porc avec une sauce au poivre noir. Joues fondantes mais grillées comme des tapas avec une sauce au poivre noir profonde, courte, très catalane contemporaine.
Une soupe de poissons de roche. Soupe rouge, profonde, très méditerranéenne. Pas de crème, pas d’épaississant : juste le produit, concentré. Une texture veloutée grâce au mixage, typique de la cuisine catalane avec un goût fumé, iodé, puissant, parfait avec un filet d’huile d’olive verte.
Fantastique légume avec des aubergines à la flamme et sauce aux amandes. On a posé l’aubergine en lanières, ajouté une quenelle ou un trait de sauce aux amandes, quelques pignons concassés, du Poivre noir fraîchement moulu et un peu d’aneth. Il y a également une cuillère de fromage Ros ou manchego qui amène une profondeur incroyable. Un plat minimaliste, propre, et profond.
Un remarquable lapin cuit de quatre manières, servi en morceau cuit probablement au four, au grill et en brochette avec un fond de sauce d’une rare délicatesse. Aussi une terrine de lapin servie sur le côté.
Leur ris de de veau à la braise avec un fond de viande est pour moi le meilleur en ville…tout simplement. A la braise avec de la chicorée qui est un met délicat qui nécessite une cuisson à feu vif pour saisir l'extérieur et conserver un intérieur tendre et juteux. Ils sont cuits rapidement sur des braises ardentes, souvent assaisonnés d'herbes aromatiques ou de sels spéciaux pour rehausser leur saveur subtile. D’après ce que j’a entendu, le plat est préparé avec de l’agraz qui est le moût acide des raisins non mûrs que l’on utilise dans la cuisine. « Le vinaigre nous donnait cette note acétique et le citron acide, alors nous avons utilisé de l’agraz pour obtenir un résultat plus neutre, similaire à ce que nous obtiendrions avec un vinaigre de riz japonais. » C’était un condiment « courant dans la Catalogne médiévale ». Servi avec de jeunes pousses.
Comme dessert des abricots aux fines herbes et vermouth. Des abricots fondants mais pas cuits. Le vermouth concentré, aromatique, légèrement amer. Une meringue sur le dessus. Les herbes fraîches, méditerranéennes. Un dessert ultra propre, minimaliste, intense, exactement dans l’esprit de Trü.
A nouveau un repas qui condense l’ADN culinaire catalan dans une version moderne, minimaliste, ultra maîtrisée, portée par la sensibilité d’Artur Martínez. Chaque plat repose sur un produit local : aubergine, poivron, ris de veau, presa, , poissons de roche. Rien n’est maquillé, rien n’est surchargé. Le produit est roi, la technique est au service, jamais en démonstration.